Pourquoi l’exception culinaire nous gave ?  

Le Futiloscope s’étonnait récemment de l’engouement des jeunes gens pour le Bouillon Pigalle, ses œufs mayo, son chou-fleur béchamel et autres classiques franchouillards. Mais il sous estimait alors l’ampleur du phénomène. Les millenials redécouvrent les plats de ménage ? Leurs parents aussi ! A la carte de l’Île, nouveau spot de l’île Saint-Germain, on se régale également de poireau-œuf mimosa, après avoir sifflé un « apéritif anisé » (comme papi) et avant la « framboise melba ». Le poireau vinaigrette, le céleri rémoulade, l’humble merlan s’invitent dans toutes les cantines en vogue, du Mermoz (un ex « bois-charbon » proche de l’Elysée) au Zebra, néo-brasserie du 16ème adepte du « semainier » (saucisse purée, côte de porc charcutière, eat, repeat). Car après le « bouillon » et le « routier », ressuscités par de jeunes restaurateurs avisés, c’est la brasserie, leur version plus bourgeoise, mais tout aussi «  typiquement française », qui reprend du service. On en inaugure (et on en lifte) à la pelle actuellement! Astair, passage des Panoramas, ouvrira à la rentrée. Le décor sera « bourgeois moderne », avec moult ferronnerie dorée à la feuille par des « artisans d’art » (autre fierté nationale). « Ce que nous voulons », assure l’un des fondateurs, c’est redonner l’envie aux Parisiens d'aller manger des escargots en tenue de soirée, un cocktail à la main ». Certes. Faudra t-il se couper les cheveux à la garçonne et prendre des leçons de fox-trot ?

Et puis, il y a le scoop du moment : Jean François Piège reprend « La Poule au pot », institution des Halles depuis 80 ans. Outre le volatile cher à Henry IV (au menu tous les dimanches, ah ah), on y servira de la blanquette de veau (à l’ancienne, faut-il le préciser ?), des cuisses de grenouille en persillade et …re- des escargots ! On sortira l’argenterie et les plats en porcelaine, comme pour un banquet Troisième Rep’. La déco ? Dans son jus, comme la poule. Papier peint, lampes à pampilles, colonnes en mosaïque, on n’a touché à rien. Le chef dit avoir toujours rêvé d’un endroit « où on aurait pu croiser Gabin, Blier, Lino Ventura ou Michel Audiard ». Peut-être faudrait-il installer leurs hologrammes sur une banquette ? Ah non, on confond avec le Musée Grévin.

La brasserie d’hier ? On la fréquentait peu, mais on y envoyait  nos copains américains ou japonais, pour la « couleur locale » (et les crêpes Suzette). La brasserie 2018 ? Elle surjoue encore plus l’ « exception française », le patrimoine, le répertoire. Comme dans une « time capsule » ou un Diorama (« un dîner à Paris, circa 1950 »), on est au cœur du cliché rétro que les étrangers ont déjà de « Paname ». C’est voulu, bien entendu. N’empêche, entre ça, et le bistrot de base qui veut désormais être inscrit au patrimoine de l’Unesco, la muséification de la capitale -et de la cuisine hexagonale-, s’accélèrent. Ca pourrait se terminer comme dans La Carte et Le Territoire, quand le visionnaire Michel Houellebecq menaçait notre pays tout entier de finir en parc d’attractions pour touristes chinois. Allez, on ne va pas se laisser abattre ! Vous reprendrez bien quelques petits gris ? Et pour saucer, y a la baguette !