Pourquoi on va chiner des robes Laura Ashley ?

Vous avez résisté à l’offensive du petit pull à volants sur le plastron ? Délibérément ignoré le  retour du chemisier victorien façon Sœurs Bronte ? Vous allez souffrir, cet hiver. Car voilà ce qui , Brexit ou pas ,  déferle cette saison chez H&M, Sandro, Bash & Co  : des cols montants volantés à la Lady Di ;  des fronces à gogo et des imprimés Liberty à la Laura Ashley (la reine british de la robe champêtre et virginale des années 70) ; plus des jabots en dentelle et des manches pagode ou gigot, comme à la section préraphaélite de la Tate !

Dans les quartiers hype de New York ( Greenpoint,  NoLita…), c’est pire ! On  croise de ravissantes créatures enfouies dans de longues robes aux imprimés juvéniles (fleurettes, vichy…), rehaussées de broderie anglaise ou de croquet. Le New York Times les a baptisées les « Urban Prairie Girls ». Car là-bas, un tel look évoque moins Jane Austen qu’un épisode de « La Petite Maison dans la Prairie ».  La « robe de pionnière » ? Plusieurs marques (Ulla Johnson, mais aussi Gucci ou Chloé) sont sur le coup. Mais la plus médiatique du lot, c’est Batsheva, comme le prénom – biblique- de sa créatrice Batsheva Hay, new-yorkaise de 38 ans, ex-avocate d’affaires. Un jour, elle part faire copier chez un tailleur sa robe fétiche usée, une pièce vintage signée…Laura Ashley ! Mais décide de booster un peu le modèle original : manches plus bouffantes, taille plus corsetée, un max de fronces et de ruchés…Le jour où elle l’étrenne, toutes ses amies veulent la même. Tout comme, dans la foulée, Chloë Sevigny, Jessica Castain, Nathalie Portman ou Lena Dunham !

La «  Batsheva  dress »,  en tissu vintage chiné sur Ebay, fait un carton. Mais pourquoi les fashionistas de 2018 se déguisent-elles en fermières du Wisconsin de 1870 ? , s’interroge la presse unanime. Est-ce la nostalgie de l' « Americana », , qui sévit aussi en déco ? Le « besoin de retour à l’idéal fédérateur des pionniers, dans un pays plus divisé que jamais  » ? (sic). L’envie de s’offrir «la robe dont on rêvait quand on a avait 6 ans »  (dixit Lena Dunham) ? Voire, plus retors, une nouvelle offensive de la « mode  pudique » qui veut nous couvrir de la tête aux pieds ? Sachant qu’Alexei Hey (le mari de Batsheva, par ailleurs photographe de mode très lancé) a récemment viré Juif orthodoxe, , tout le monde se demande si c’est du lard ou du kosher !

Réac ou subversive, la robe Batsheva ? Impossible de trancher ! La styliste s’emploie à brouiller les pistes. Elle s’avoue fascinée par la « rigueur » et la « modestie » de la garde-robe hassidique, ou du vestiaire Amish (chasubles, robes-tabliers, bonnets). Mais cite aussi Cindy Sherman  ou Courtney Love parmi ses influences majeures. En outre,  ses fans marient leur robe à fleurs avec des Air Force One ou des Doc Marten’s : pas vraiment le dress-code mère au foyer rangée.

Heureusement, la page d’accueil du site livre quelques clés : « Batsheva est une marque  qui joue avec les stéréotypes du vestiaire féminin Américain (…) Elle modernise les symboles de la contrainte et de la répression (le col montant, les manches volumineuses…)  pour en faire émerger la force et la beauté ». La créatrice, d'ailleurs, évoque souvent le sentiment de « libération » qu’on éprouve en portant une robe qui dit (en gros) « fuck le sexy premier degré ». On aura  compris : la Batsheva dress est néo-féministe ! Et enfiler des vêtements qui balaient les escaliers du métro et les claviers d’ordinateur , une nouvelle forme de « power dressing » ?  On y croit à fond. Comme l’employée de maison chargée de repasser toutes ces fronces et ces ruchés …