Pourquoi la confiture, c'est comme la culture ?

Elle s'étale, ces derniers temps, notre amie la confiote, c'est peu de le dire ! Le temps où une simple mention "cuite au chaudron" ou "made by " Christine Ferber suffisait à son succès est visiblement révolu. De même qu'il n' y a plus de coiffeurs mais des "hair artists", le maître-confiturier à grand tablier tend à disparaitre au profit du "créateur de confiture" rock. Le produit, du coup, la ramène grave. La confiture, c'est un peu la nouvelle bougie parfumée. Autrefois bêtement  estampillé Lavande ou Vanille, ce sent-bon se pique parfois crânement, aujourd'hui, d'évoquer "des rafales de fenouil sauvage, le long des plages de sable blanc qui bordent l'ilôt d' Hoedic". Sa consoeur à tartiner n'est plus en reste : au lieu d’être banalement à l'abricot , elle a désormais l’ ambition d'être savourée "Place Saint Sulpice avec un sosie de Georges Perec".  Ou de se déguster "en terrasse avec un roman de Françoise Sagan", si elle affiche Mara des Bois-Tomate de Marmande  ! La jeune marque Confiture Parisienne enfile ainsi les perles pour upgrader ses pots, qui multiplient par ailleurs les facéties (fraise grillée-sauge, vraiment?) .

Autre symptôme de l’aristocratisation de ce humble produit domestique, l'édition limitée, ce vieux ressort de la rareté organisée, fait aussi rage.  La confiture au Lychee sauvage de Maître Tseng , importée de Taiwan, par exemple, provient des deux seuls arbres qui, sur l'île, donnent encore cette espèce indigène. Pas mal !  Evidemment les pots en sont numérotés comme des tirages-photos vintage. Et un peu chérots  (15 euros environ les 140 gr) . Mais quand on aime .... Un poil plus démocratiques mais tout aussi snobs, certaines maisons récentes misent à fond sur le fruit super traçable,  parfait à name- dropper, maintenant que les tomates de Joël T. sont du passé. Difficile de continuer à apprécier le gloubi-boulga aux brisures de framboises de la voisine quand, dans les confitures corses Anatra, on sait que le cédrat est de Baretalli et la figue de Guisonaccia ...

Ces néo-confituriers, qui ont tous pour principe sacré de moins sucrer, alignent bien sûr des "collections" (excellent petit modèle Hiver " Mangue-Passion" chez The London Jam Factory, un frenchy installé à Londres ),  voire des "collabs"  (Confiture Parisienne pour le Bon Marché , fraises des Yvelines/sirop de coquelicot de Nemours ! ).  Oui, comme les marques de mode qu’ils sont presque devenus... Quand ils n’ouvrent pas des concepts -stores dédiés, comme ceux de La Chambre aux  Confitures ( bof, le nom en revanche) , hauts lieux de la "confiturologie" ( re-bof) ... Bonne Maman , réveille-toi, ils sont devenus fous !

Photo : Anatra