Pourquoi on en pince pour les calepins?

C'est étrange. Alors que peu d'entre nous, faute d'entrainement, arrivent encore à gribouiller lisiblement, quand il s'agit d'écrire un mot à la gardienne, le petit carnet fleurit à tous les coins de concept-stores. Nous ne parlons pas là, bien sûr, du bête Rhodia orange des familles, ni des goodies à logo récupérés dans des raouts pros divers. Seuls les écoliers de CE2 acceptent encore de les utiliser, dans le secret de leur chambre.

Non, le calepin qui prolifère n'est pas de cette espèce ancillaire : il est chic. Il est souvent arty ( comme tous ceux de Papier Tigre, 250 points de ventes en 5 ans quand même ). Fréquemment  vintage ( les Calepino, plus archéophiles, on meurt) . Accessoirement vertueux, avec des modèles made in France à couverture en déchets d'amande recyclés (les bloc-notes de La Petite Papeterie Française) ou inspirés par les forestiers landais ( Ateliers du Kraft) . Quand il n'est pas  franchement frime, comme chez  Gallimard  (et ses  fac-simile de titres mythiques de la collection Blanche) ou Astier de Vilatte ( et la snobinarde  collec "Villa Médicis" ).  Le carnet s'appelle aussi parfois  " Notebook" sur sa couverture design ou rétro- fleurettes . En ce cas, il est étranger, et c'est le signe qu'en plus d'être alphabétisé, on voyage. Au moins dans les boutiques du 10 ème arrondissement ou jusqu'au Bon Marché, selon ses tropismes persos. La marque Normann Copenhagen vient même de lancer un principe de boutiques, Daily Fiction ( ça claque, non ?),  entièrement dédiées au retour du support papier et aux menus accessoires ( trombones, crayons, règles , gommes ... ) qu'il rend  évidemment indispensables , eux aussi.

Mais qu'écrit-on dans tous ces" livres à noter", donc?  Des listes de course ou des comptes ? Trop vulgaire. Des pensées, des trucs "inspirants" , des citations , des bribes de poème  ? Tout aussi rarement, mais c'est effectivement l'idée.  Car, s'il reste souvent vierge,  le petit carnet est visiblement redevenu un élément de statut, qui prouve que l'on appartient à la tribu des  "créatifs".  Free lance,  if  possible. Ou (si hélas ce n'est pas le cas), que l'on a un monde intérieur bien trop riche pour se satisfaire uniquement d'une prosaïque tablette.  Il est aussi la preuve manifeste que l'on est entré en résistance,  en tentant de soustraire au digital un peu de notre temps de cerveau disponible.  Voui, voui, bien sûr ! L' objet se  porte donc à la main, si l'on peut, ou se pose ostensiblement sur un coin de zinc ou de bureau. Il  a même ses lieux de culte communautaire, comme le  Moleskine  Café , à Milan, " réinterprétation contemporaine du café littéraire",  lancé par la marque qui a rebranché le calepin noir  à élastique cher à Hemingway .  Il   y avait le livre de table basse. Il y désormais le "coffee  table notebook " !

Photo : Papier Tigre