Pourquoi l'ami Ricoré se la joue?

Le petit déjeuner est un drôle de coco : alors qu'objectivement, il reste le grand expédié des trois repas du jour  - " je file, chuis trop à la bourre"-, il fait aujourd'hui l'objet d'un sur-investissement fantasmatique assez hallucinant . Même les lycéennes ,qui partent souvent le ventre vide, n'aiment rien tant que poster sur Instagram des simili " Açai bowls", quand elles ont enfin le temps. Elles imitent en cela les top models et les stars du yoga (qui nous bassinent avec leurs "avocado toasts") , les blogueuses beauté qui ont la belle-vie ( les  #pimpmybreakfast et autres #aperfectday...) ou les nombreuses enseignes branchées plus ou moins dédiées (comme Claus, " la maison du petit déjeuner")... Il y aussi les vrais dingos du genre , ainsi l'Anglais  de SymmetryBreakfast qui, tous les jours , prépare, pour lui et son chéri, deux spectaculaires combos jumeaux ... Son compte totalise 644 k abonnés et un  livre fondé sur ce challenge admirable est sorti cet été.

Bref, avec ce festival d'images et de propositions ébouriffantes, on est très loin de notre historique "petit déjeuner continental" . L'amoureux qui, jadis,  dévalait l'escalier pour aller quérir  des croissants , a aujourd'hui  tout faux. En revanche,  trancher des mangues, arroser de lait d'amandes un "Qnola" ( le néo-muesli au quinoa) et servir un café sourcé lui vaudra les félicitations du jury . On lui conseille  l'offre spécialisée de  Deliveroo et consorts, un créneau qui se développe spectaculairement.  Il y avait le diner aux chandelles at home. Il y a désormais le petit déj' de gala livré à la maison.

Que c'est-il passé ? Les professionnels pensent que cette remastérisation nous est venu des palaces, qui , avec leurs buffets , ont favorisé l'éclosion de cette esthétique de l'abondance et du raffinement. Sans doute en partie. Mais tout le monde n'a pas de petits déjeuners  business .Nous y voyons davantage la fréquentation répétée , chez les trentenaires, de ces endroits terriblement accueillants, à New York, Londres, Berlin .., -en gros  partout ailleurs qu'à Paris ou en Europe du Sud, jusqu'à récemment! - , où  l'on se commande  des tas de choses " healthy" et jolies. Et gluten free  de préférence. Et surtout bien plus marrantes   que nos antiques tartines. Cet engouement a chassé le précédent , oeufs brouillés, saucisses, pancakes and co,  qui était déjà le symptôme de notre envie de breakfasts qui se la donnent.

Depuis, le concept s'est francisé  - nous les avons désormais  nos échoppes, mi coffee shops, mi juice bars,  avec succulentes sur le comptoir ! -  au point de conquérir jusqu'aux petits déj' domestiques. En dresser un sublime chez soi, sur ses assiettes Astier de Villate, avec des myrtilles partout, est le nouveau hobby du week end.  Quant au quotidien, une jeune mère de famille ne peut décemment plus , aujourd'hui, se contenter de presser des Maltaises. Faut qu'elle extraie dès l'aube toutes sortes de jus et fasse péter le granola de compète. Ou, à défaut, de la Nocciolata sans lait sur du Pain  des Fleurs , si elle est vraiment pressée...

Photo:  Symmetry Breakfast