Pourquoi on n'a pas besoin d'amis étrangers…payants ?

Comme on se sentait aventuriers, la première fois qu’on a réservé sur AirBnB ! Ou- plus audacieux encore-, échangé notre sweet home contre un appartement berlinois ! On achetait du muësli bio chez Alnatura. Les voisins nous disaient Guten Tag. Les enfants jouaient avec les Kapla des petits allemands. C’était comme dans « Vis ma vie ». Et ça suffisait à notre bonheur…

Dormir dans le lit de parfaits inconnus ? Banal, désormais ! Mais l’idée de « vivre comme un local », elle, fait plus que jamais fantasmer. « Don’t go there, live there », répète AirBnB, qui nous propose depuis peu de booker des « expériences » pilotées par des autochtones : pédaler dans le vieux Tokyo, s’initier à la torréfaction à Capetown, explorer un marché parisien avec une « foodie ». Et échanger au moins quelques phrases avec un gars/une fille du cru ! Ce n’est pas nouveau : à l’ère du « tourisme collaboratif », plein de gens arrondissent leurs fins de mois en vous promenant dans leur quartier ou en vous cuisinant un dîner. Mais aujourd’hui, les voyagistes et les conciergeries privées s'y mettent aussi . Via le service « Like a friend » de Voyageurs du Monde, on peut réserver une balade « informelle » avec « l’ami que l’on rêverait d’avoir aux quatre coins du monde ». A Rome, on ira « chiner dans les brocantes du quartier du Monti, puis savourer un verre de blanc au bar du musée d’art contemporain Macro… ». Question : notre « ami » évitera-t-il de regarder sa montre si l’« aperitivo » se prolonge ?

Bien sûr, à petite dose, on n’a rien contre le fait qu’un « insider » rémunéré (jadis appelé  « guide ») nous dévoile ses « adresses secrètes », ce Graal du néo-voyageur. Sauf que, les voyagistes et éditeurs de guides se copiant-collant tous, la « collection d’art contemporain dans un ancien abattoir » ou le « petit marché au poisson souterrain » ne restent plus confidentiels longtemps. Quant aux « expériences immersives » de 3 heures ou 3 jours, elles sonnent parfois un peu toc : « aider » un street artist de L.A à peindre une fresque murale (qui sera effacée avant l’arrivée du groupe suivant), c’est la version bobo de l’excursion en bateau-mouche du touriste chinois. Pas de vulgaires perches à selfies, certes,   mais de quoi pavoiser  un maximum sur Facebook ou Instagram : les pros du voyage l’ont bien compris.

Promis, ces rencontres arrangées avec un « local » nous feront des « souvenirs inoubliables ». Ah oui ? Comme la fois où on s’est perdus, au crépuscule, dans une ville inconnue ? Comme toutes celles où on a fait confiance au hasard et à la « serendipity » ? Comme ce moment magique à Istanbul (ici, remplacez par votre anecdote préférée), où des petits plats débarquaient sans arrêt sur notre table, offerts par celle d’à côté. Ce jour-là, on a discuté deux heures en broken english (et en langage des signes) avec d’« authentiques autochtones ». On n’a pas de photos. On ne retrouverait pas l’endroit. Mais trente ans après, on se rappelle de tout !