Pourquoi on décroche pas de la palme ?

« Achète–moi ! », murmure ce set de gobelets orné de feuilles exotiques très graphiques... Son cousin,  le coussin imprimé de palmes (chez H&M HomeZazzleLes Fleurs, au choix… ) susurre : « Adopte moi ! Je mettrai un peu de gaieté chez toi ! ». Tentant, non, après une quasi-décennie passée à collectionner les meubles fifties venus du froid, les poteries en grès, les peaux de mouton, les bougies ? Au moment où le hygge, l’art de vivre scandinave, est encensé partout, il est logique, au fond, qu’on soit attiré par son antithèse absolue : la douceur des Tropiques.

L’offensive a débuté dès 2014 : venu du Brésil, le « Tropicool » a débarqué dans le sillage de la Coupe du Monde. La tendance a ensuite fait escale à Cuba. Des boutiques chic aux gadgeteries, on s’est réveillés cernés par les cactus, les palmiers, les perroquets, les ananas, et les horripilants flamants roses… Ce printemps la joue plus sobre. Ce sont les feuilles XXL qui colonisent la vaisselle, les carnets, les pochettes, les rideaux de douche, le linge de maison. Les palmes ont même envahi les vitrines Lancel, à l’Opéra. Et le « Monstera » (philodendron) ou les fougères kingsize poussent partout eux-aussi . Comment résister à la jungle fever ? Chez le fleuriste, on achète des Strelitzia ou « oiseaux de paradis », aux pétales oranges et pointus, qu’on trouvait jusque-là kitschissimes. Chez AM/PM, on s’offrirait bien ces suspensions en bambou tressé,  chez Ikea aussi, pour leur touche 100% « jungalow » (de « jungle » et « bungalow »), comme on appelle aussi cette tendance.

Evidemment, cette végétation luxuriante ainsi domestiquée n’a rien à voir avec la « vraie » jungle, hostile, remplie de bestioles terrifiantes, où on ne tiendrait pas une demi-heure…On ne fera sans doute jamais le test. Et nos enfants encore moins, vu que partout, la forêt tropicale rétrécit, grignotée par l’exploitation intensive, la production d’huile de palme et autres horreurs. Est-ce pour cela qu’on a envie de s’approprier sa version fantasmatique ? Ce qu’on adore aujourd’hui, ce n'est pas la jungle, mais le souvenir de la jungle. Ces posters de feuilles de ficus géantes, ces gros plans de plantes exotiques, très en vogue en ce moment, rappellent les Muséums d’Histoire Naturelle et les serres tropicales du XIXème siècle, époque où l’on découvrait l’« enfer vert » dans les romans de Conrad et les récits des explorateurs. Toutes ces palmettes sur fond beige ou jaune - très XVIIIème-,  ces papiers peints "jungle retro" à la Douanier Rousseau évoquent des références encore plus anciennes, du Bon Sauvage de Rousseau à Robinson Crusoe, en passant par Paul et Virginie…Mais il n’y a plus d’îles désertes, plus de paradis, et les Tropiques sont tristes à jamais. Reste la nostalgie, nous dit la déco ces temps-ci…

Photo:  détail coussin Home Autour du Monde Bensimon, nouvelle collection