Pourquoi on joue à Chimie 2000 ?

C’est dingue, non ? Ces temps-ci, on voit des Béchers et des Erlenmeyer partout ! Vous n’avez pas remarqué ? Et vous trouvez que le Futiloscope frime un peu ? Vous avez raison. Comme vous, depuis la classe de Seconde, il avait totalement oublié ce que ces deux vocables barbares désignent. Jusqu’à ce qu’il commence à croiser sans cesse, dans la vraie vie ou sur Insta, des petits gobelets doseurs (Bécher), des fioles graduées à fond plat (Erlenmeyer), mais aussi des tubes à essais, des pipettes, des éprouvettes, des cristallisoirs… Tout un petit matos spécialisé, en Pyrex ou en borosilicate, jadis confiné aux laboratoires de chimie, mais qui a visiblement décidé de s’en échapper… pour tenter de nouvelles expériences ?

Leur nouvelle « paillasse » de prédilection ? Celle du fleuriste branché ou du « plantiste » chic, bien sûr. Béchers ou cristallisoirs font de très jolis mini-terrariums. Ou accueillent des « tillandsias », ou "air plants"  les plantes hors-sol toujours aussi hype. L’entonnoir transparent du chimiste ? Parfait pour « coiffer » une succulente ou recevoir un bulbe de jacinte. Sur les photos des plantlovers , les tubes gradués paradent, garnis des boutures de la semaine. Quant au Vase d’Avril des Tsé & Tsé, 25 printemps, pionnier absolu de la tendance donc, il n’a jamais été aussi copié sur Etsy.com. Sans oublier les boites de Petri cylindriques ( utilisées pour la culture de micro-organismes), devenues aujourd’hui le présentoir fétiche des créateurs de bijoux.

Même pas besoin de passer commande sur un site pro (ex : Le Laborantin.com) pour que le trend vous rattrape. Le géant belge Serax, qui fournit la plupart des fleuristes et des boutiques de déco, a sorti une gamme baptisée « Labotanic ».  Les carafes, flasques à décanter, théières , bocaux de rangement ou huiliers-vinaigriers reprennent aussi les codes de la verrerie de laboratoire. Encore plus étonnant : ce brûle-parfum d’intérieur aux allures d’alambic, rappelant un peu l’antique cafetière Cona …

Mais pourquoi se paie t-on tant de fioles ? Serait ce un effet-retard de la cultissime série Breaking Bad, avec son héros prof de chimie au lycée d’Albuquerque ? Mais aujourd’hui, pas question d’utiliser tout ce petit bric-à brac pour fabriquer de la metamphétamine. On s’en sert tout au plus pour confectionner des cocktails : les boutiques pour bartenders adorent détourner les pipettes, pichets et gobelets gradués chers à Walter White. Quant au personnage du chimiste, cousin de l’apothicaire à l’ancienne, capable de fabriquer dans son antre tous ces produits dont le hipster raffole (bougies, savons, onguents, lotion pour faire pousser la barbe…), sera-t-il le nouvel « artisan » dont, après le potier ou le vannier, on va nous rebattre les oreilles ? En ce cas, après le bleu de chauffe et la combinaison de pompiste, va-t-il falloir sortir sa blouse de laborantin(e) ? Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle...

Photo : Present & Correct