Pourquoi on popote franchouillard ?

Avouons-le, en matière de snobismes culinaires, Le Futiloscope a quelques heures de vol. Exemple : il a vécu assez longtemps, non pour dîner en personne chez El Bulli, mais pour subir le compte-rendu détaillé d’amis fanatisés. C’était avant les smartphones : ils avaient pris des notes et fait des croquis. Le Futiloscope s’est tapé tout le menu-dégustation par procuration, avec les sphérifications, les espumas, la seringue dans la bidoche. Bien plus tard, après son propre « pèlerinage » chez Noma à Copenhague, il s’est vengé. Ses proches en ont soupé aussi, du sorbet au bouleau, des « plats paysages » et de l’épisode des crevettes vivantes, ah ah !

N’empêche : il s’en souviendra jusqu’à son Dernier Repas. C’était quand même autre chose que le énième retour du céleri rémoulade et de la crème caramel, dont on nous rebat les oreilles ces temps-ci. A Paris, les jeunes gens poireautent en grappes devant le Bouillon Pigalle, LA néo-cantine du moment, pour avaler des harengs-pomme à l’huile ou du chou-fleur béchamel. Chez Buffet, au Cadoret, au Bel Ordinaire, leurs aînés se régalent de betteraves, de saucisses-lentilles et de beignets aux pommes.

Le plat de ménage a le vent en poupe ? Ne faisons pas la fine bouche : le restau à moins de 20 euros (le meilleur de ce nouveau trend), on est pour. De là à se pâmer avec toute la foodosphère…On s’étrangle un peu, au contraire, à ces propos d’un critique du Fooding (cités par Le Monde dans son récent et définitif « L’œuf mayo contre-attaque ! ») : « On ne veut plus aller au restaurant pour être dérouté, mais pour s’y retrouver, manger des plats familiers, rassurants, sans avoir à gérer les egos des chefs ». OMG ! On  préférait les gars du Fooding  de l’ère pré-Michelin, nettement plus perchés, quand les rock-stars des fourneaux (qu’ils encensaient ) nous faisaient bien rigoler.

Bon, on va laisser les millenials s’emballer. Ils sont si faciles à bluffer. Nourris à la foodporn mondialisée, biberonnés à la énième saison de Top Chef, qu’ils suivent religieusement en compagnie d’un « bento malais » commandé sur Deliveroo, ils maîtrisent mieux la recette de l’avocado toast que celle, pourtant simple, du pot au feu dégraissé. Nos gastronomes en culotte courte découvrent actuellement une cuisine incroyablement exotique : celle de leurs mémés. Nous ,  on continuera à sortir au restaurant en espérant faire des rencontres un peu plus excitantes : un « vrai » cuisinier ? Une pincée de génie ? Un plat qui nous blufferait ? Le céleri rémoulade, avec ou sans wasabi, on sait faire, merci !

Photo : Le Bouillon Pigalle