Pourquoi on ne va rien faire ?

Attention ! Même si c’est pour la bonne cause –lire le Futilo ! -, c’est la 56ème fois que vous consultez votre téléphone aujourd’hui ! Du moins, c’est peut-être ce que vous apprendriez, horrifié(e), si vous utilisiez Space, Moment, ou une de ces dizaines d’App qui , depuis deux ou trois ans déjà, sont censées soigner votre FOMO (fear of missing out) et votre addiction aux réseaux sociaux. La « digital detox »… téléchargeable sur smartphone ? On a toujours trouvé ça louche. Un peu comme si les fabricants de tabac se mettaient à afficher « Fumer tue » sur les paquets de clopes. Ou si notre Iphone nous sermonnait : « Votre temps d’écran quotidien était de 4h36 en moyenne cette semaine ». Ah oui, c’est vrai, ils le font déjà…

Comme 67% des Français (dixit BVA), vous êtes accro à votre smartphone ? Dans le métro, la queue du Monop’, sur l’oreiller, vous likez, scrollez, surfez comme un ludion ? Et vous vous sentez ensuite minable et nauséeux ? Essayez donc FLipd (pour « full locked »), une purge sévère qui désactive Facebook, Snapchat, Instagram et toutes les App’ chronophages. La panacée ?  Sachant que pour vous aider à décrocher, tous ces outils vous envoient à leur tour des notifications félicitations, et vous proposent de partager vos progrès en réseau avec d’autres pénitents, on en doute. Vaut-il mieux miser sur un bon vieux livre pour réussir sa « rehab’ » ? L’universitaire Cal Newport (“Digital Minimalism: Choosing a Focused Life in a Noisy World.”…) et la journaliste Cathy Price (« How to break up with your phone », traduit en français ) ont tous deux pondu un best-seller récent sur la question. Qui leur a valu à chacun le surnom de « Marie Kondo des cerveaux », c’est dire !

Aux Etats-Unis, le rayon « digital wellness » (devenu depuis peu, en librairie, une sous-catégorie du « self-care » !) est florissant. Parce qu’ils prennent le temps de décortiquer l’attachement absurde, mais viscéral, qu’on a pour nos smartphones, ces manuels seraient un peu plus efficaces que les App’. Mais pas tant que ça. Sans doute parce que leur objectif à tous ne fait pas vraiment rêver. Scroller moins, mais pour quoi faire ? Pour gagner en « productivité » ? Cocher davantage de cases sur sa « to do list » ? Caser encore plus de trucs dans une journée ? Derrière tous ces outils, la culture du « #hustle » chère aux start-up (travailler non stop et être dispo H24) est toujours en embuscade…

Jenny Oddell est bien d’accord. Cette jeune artiste digitale, activiste et prof de design à Stanford, vient de sortir « How to do nothing », un essai au titre provoc’. Sa thèse ? Si, sans cesse rivés sur nos écrans, on finit avec le cerveau en bouillie et la capacité de concentration d’un chaton de trois mois, ce n’est pas de notre faute (contrairement à ce qu’insinuent, unanimes, les programmes de détox). Mais celle de nos téléphones eux-mêmes, engins CONÇUS pour être addictifs. Et celle aussi, bien sûr, des redoutables algorithmes des réseaux sociaux, machines à entretenir notre frustration, notre hystérie, notre fièvre acheteuse. Tous conspirent à nous voler notre bien le plus précieux : notre temps libre. Quand on en prend conscience, on ne se sent plus ni minable ni coupable, mais plutôt…très fâché ! Un bien meilleur déclic pour résister !

Jenny Oddell ne propose ni de couper le cordon digital, ni de s’offrir un « dumbphone » à clapet. Elle n’a pas de solution toute faite. Juste sa propre stratégie (à découvrir en V.O dans ce talk enthousiasmant) pour reconquérir son propre cerveau. Ça consiste à réapprendre à ne RIEN faire. Rien, du moins, qui soit directement utile ou productif. Marcher. Dormir plus. Fréquenter des lieux où l’on a rien à vous vendre , comme les parcs publics et les bibliothèques. Absorbé par le flux ininterrompu de ses pensées - sensation aussi agréable qu’inhabituelle-, cultiver sa NOSMO (necessity of missing out). Prêter attention à son environnement naturel. Observer les plantes et surtout, dans son cas, les oiseaux. Un hobby qui  peut vous mener très loin. En un an, explique-t-elle, on peut voir une espèce disparaître. Ce n’est plus une statistique abstraite. Et ça donne envie de se bouger. Contrairement au téléphone-addict, que les piaillements constants de son engin distraient des vrais problèmes (écologiques, notamment), l' ornithologue amateur se sent souvent pousser des ailes d’activiste. Tiens, ça nous parle, ça ! Justement, la semaine prochaine, Le Futiloscope a prévu d’aller observer les mouettes. Il revient bientôt, avec plein de solutions pour sauver la planète.