Pourquoi on est complètement gourde ?

Il y a encore 8-10 ans, l’élément de statut urbain ultime, signe de coolitude pressée, était le gobelet de café jetable à capuchon. On l’arborait d’un air conquérant, en se rendant au « taf », de préférence avec un portable coincé entre la joue et l’épaule. On assumait sans complexe d’avoir ostensiblement besoin de caféine dans la rue ou le métro. Il y a eu ensuite l’épisode, plus bref mais tout aussi dominant, du grand verre transparent en plastique surmonté d’une coque bombée. Il laissait apparaître -pratique pour Insta ! - un smoothie flashy ou un latte, au matcha de préférence, très sympa en photo aussi. Avec ces boissons « healthy », on baladait cette fois un tapis de yoga sous le bras et la mine sereine de celle qui vient de méditer un bon coup.
Ces facéties de l’ère pré Greta Thunberg ont toutes été balayées par une petite nouvelle : désormais, fi des contenants à usage unique, on en pince pour la gourde ! C’est en sa vertueuse compagnie, fichée dans la poche arrière en filet d’un sac à dos, jetée dans un cabas ou un panier de vélo, brandie énergiquement au poing ou balancée indolemment au bout de sa petite dragonne, qu’on se promène désormais dans les grandes villes . On la pose aussi ostensiblement près de son ordi dans l’espace de coworking . On la coordonne à ses fringues athleisure. On la sort pour le lunch avec sa boite en verre pleine de légumes rôtis. Bref, on ne peut plus s’en passer. Comment cette ringarde, rescapée des GR et des affres du camping à la papa ( celui d'avant le van super looké et les huttes chic) a-t-elle pu accéder ainsi au statut envié d’accessoire statutaire et de collector coûteux ( comme la collab' Rainbow Evian X Virgil Abloh ) ou griffé ( par Supreme ou Prada entre autres) ?
Pour une fois, le Futiloscope n’a pas eu à se prendre trop le chou, ce ne sont pas les explications qui manquent ! D’abord, remplir sa gourde au robinet au lieu d’acheter une bouteille d’eau, est quand même le petit geste éco-anxieux militant le plus facile qui soit. Il permettrait d’économiser 156 bouteilles par an et par tête de pipe, ce n’ est pas rien. Mais ce n’est pas grand-chose, apparemment, par rapport à la gratification narcissique que procure la possession de l'objet ! Après celui du mug isotherme perso, précurseur de la tendance, le nouveau marché de la gourde est en effet d’une sophistication divertissante. On est loin de la mocheté en plastoc logotée d’antan ou de l’outre en métal bosselé des louveteaux. Nous avons des néo thermos canons en inox , des beautés éthérées en verre pastel, des grâces design organiques, des éditions arty , des filtres en charbon binchotan so chic par ici , des billes de céramique purificatrices par là … Aux USA, des débats captivants naissent entre puristes sur les qualités du « wide mouth », le bouchon large -si pratique pour le nettoyage ou l’insertion de glaçons-  versus le goulot étroit qui permet des goulées menues plus sexy ... Certains aiment customiser la leur avec des stickers, preuve que la fétichisation est sans doute passée, chez les millenials, de leur Mac à leur petite gourde ! Il y a des marques cultes, comme la pionnière US S’well, 200 références, dont la version faux bois fait un tabac ( elle est dans tous les concepts stores parisiens). On notera qu'en français, on n'ose plus forcément appeler une gourde une gourde : on parle de plus en plus volontiers de " bouteille réutilisable ", quel dommage !
La gourde a aussi un sexe, c’est agréable par les temps qui courent de retrouver un peu de genre qui s’assume. Les garçons, par exemple, seraient plutôt tentés par les gourdes en acier Gorpcore ( voir un précédent post du Futilo), celles qui, comme la mythique Super Sparrow,  leur donnent le sentiment qu’ils appartiennent à la tribu de Jack ( London) ou de Sylvain ( Tesson) plutôt qu’à l’équipe commerciale d’une start up de yaourts vegan qui rame. Les filles ont une vision plus esthétisante du truc, elles aiment le verre, la transparence et les raffinements à visée beauté du concept, comme ces filtres qui permettent de faire infuser tisanes ou zestes divers … D’ailleurs, si les célèbres BKR que les influenceuses rapportaient encore de New York il y a 5 ans, sont désormais chez Sephora, ce n’est pas un hasard. Certains et certaines ont aussi des collections de gourdes, chacune son usage … Des gourdes signées d'une star du rap, aussi ! On en verrait même de sublimes versions - la "marbre" de S'well par exemple- dans les diners en ville les plus branchés, en guise de carafes de table. Et là, le Futiloscope s’amuse vraiment : qu’un objet no waste présumé soit devenu un nouveau prétexte à consommer sans culpabilité, c’est trop bon !