Pourquoi les oiseaux ne se cachent plus pour mourir ?

C’est toujours pareil: plus un truc est en voie d’extinction, plus on nous en colle sur les murs, les sacs et les habits. Comme les livres-papier qu’on ne lit plus, mais qu’on arbore en accessoires fashion. Comme la forêt tropicale qui rétrécit, mais qu’on reproduit dans nos salons. Dans la jungle-terrible jungle des tendances…qui éclosent sur fond de disparition annoncée, c’est le tour des oiseaux ! Perroquets, perruches et colibris ont la cote actuellement, en papiers peints, ou sur les rééditions de gravures anciennes de Paradisio Imaginarium. Les magazines adorent les lampes- volières de Mathieu Challières…qui ont visiblement inspiré AM/PM. Des nuées de piafs atterrissent sur les murs des galeries  ou des boutique-hôtels. Chez Atomic Soda, ils se posent sur les plateaux, les coussins, la papeterie…Kilomètre-Paris vend une chemise-pièce unique, brodée d’un volatile rare d’une île de Colombie Britannique (950€). Une mésange sur votre coque d’Iphone ? La voici. Un rideau de douche un peu …hitchcockien ? Le voilà. Si le trend « jungalow » nous a inondé, auparavant, de flamants et de toucans, aujourd’hui, les humbles merles, moineaux, rouges-gorges de nos jardins leur volent la vedette. En métal peint, en verre, en céramique, ils sont le cadeau de dîner du moment. En cas d’invitation en weekend, optez plutôt pour un nichoir-réplique de maison moderniste californienne , signé Sourglassbuilt , vous ferez des heureux (chez les humains du moins…)

Et tandis que la déco chope la fièvre aviaire, les scientifiques s’égosillent. 421 millions de specimens auraient disparu en Europe en 30 ans. « Les populations d’oiseaux vivant en milieu agricole ont perdu un tiers de leurs effectifs en 17 ans », dixit le CNRS, en mars 2018. Dont la gentille alouette, que les enfants de nos enfants ne verront plus décoller à la verticale, ou sa copine la fauvette, qui ne zinzinulera plus. Rien de neuf, hélas ! En 1962, la biologiste Rachel Carson a publié « Printemps silencieux », l’un des premiers best-sellers écolo, qu’on s’arrache à nouveau. Grâce à elle, les Etats-Unis ont dû interdire le DDT. Depuis, on a inventé d’autres pesticides (qui tuent les insectes, donc affament les oiseaux), généralisé l’agriculture intensive (qui les prive de haies et fourrés où nicher). L’hécatombe a continué. Du coup, la « bird lit » (à ne pas confondre avec la « chick lit » !) est en plein essor. Outre-Atlantique, l’écrivain Jonathan Franzen est obsédé depuis un bail par la disparition des oiseaux, qui ont selon lui tant de points communs avec les humains (ils chantent, fondent des familles, construisent des maisons, et l’hiver, prennent de longues vacances au soleil). En France, l’écrivain-voyageur-ornithologue Jean Rolin joue tout aussi régulièrement les Cassandre. Dans "Le Traquet Kurde" , paru l'an dernier, il pistait, du Puy-de-Dôme au Moyen-Orient, le passereau menacé du titre. Quant à Jenny Oddell, l’auteure de « How to do Nothing », dont on vous a déjà parlé ici, elle sort rarement sans ses jumelles. Pas seulement parce que c’est une excellente manière de « débrancher » complètement. C’est aussi, dit-elle, la première étape, très simple, d’une prise de conscience écolo. Observer –ou soudain,  ne plus observer – telle espèce dans son voisinage immédiat, ça rend la menace environnementale…beaucoup plus concrète . Et ça donne envie de se bouger.

Est-ce pour cela que les millenials se sont récemment toqués d’ornithologie ? Audubon Society, la grande association US, a identifié plus de 9 millions de « moins de 35 ans », ornithologues amateurs ET activistes environnementaux, qui pratiquent souvent leur nouveau hobby…en ville ! Logique : il y a désormais plus de biodiversité dans un grand parc urbain que dans une plaine du Midwest. Chassés des campagnes, beaucoup d’espèces s’y sont réfugiées. Et les pister est devenu beaucoup plus rigolo…grâce aux nouvelles technologies ! Les chants d’oiseaux ont désormais  leurs « Shazam », comme Cuicuimatique ou Warblr. Les guides papiers ont été remplacés par des apps de reconnaissance instantanée comme Ibird  ou Merlin. Et on partage désormais observations et alertes sur les réseaux sociaux, Twitter en tête  : « Très rare / Paruline azurée / Aperçue près du Réservoir, à hauteur de la 90ème rue ! ». Au signal, des cohortes de « yubbies » (young urban birders) déferlent  à Central Park à 6 heures du matin, pour une chasse au trésor doublée d’une after silencieuse ! Le cliché du  retraité à jumelles et Barbour a du plomb dans l’aile. Aujourd’hui, les filles pratiquent aussi. A Brooklyn, elles peuvent même s’inscrire au « Feminist Bird Club », créé par Molly Adams, jeune ornithologue-activiste. Son emblème est un écusson brodé (so millenial !) d’un chevalier grivelé -un cousin de la bécasse-, espèce connue pour pratiquer la polyandrie. Molly Adams veut organiser des sorties « girls only », pour que l’espèce féminine puisse communier avec la nature en paix…Vraie ou fausse bonne idée ? On hésite. La sortie ornithologique 2.0, ça avait plutôt l’air d’un excellent plan pour draguer…Voire nidifier, si affinités.