Pourquoi on peint du pain ?

Le levain-maison, vous vous en souvenez évidemment, a été le sujet d’un de nos posts de confinement. Ou comment la folie du pain home made, puis du «sourdough» élevé avec amour dans son bocal,  s’était emparée des foodistos, pétris de bonnes intentions pour leur petit monde d’après … Depuis, beaucoup ont retrouvé leurs boulangers branchés préférés et peut être pour certains, lâchement laissé tomber l’objet bouillonnant de tant de sollicitude. Le Futiloscope ne dispose malheureusement pas de statistiques sur un abandon qu’il subodore massif. Mais il a repéré que les ultras du levain, les vrais, les purs, n’ont pas baissé la garde, eux  ! Ils se sont même trouvé un champ d’expérimentation fascinant …  

Un peu dépités de maitriser désormais parfaitement le processus de fermentation, il leur fallait sans doute relever un autre challenge : ils font désormais du «Bread Art»  ( 83 000 occurrences sur Instagram, tout de même) !  Ces plasticiens sur miche n’ont évidemment rien à voir avec les pâles tentatives figuratives -incluant souvent un épi de blé ou une grappe de raisin en relief-  de certains MOF vintage. En Europe, Linda Ring, styliste suédoise, réalise ainsi de véritables pains-tableaux fortement inspirés de Matisse, Picasso, Cocteau ou des Arts Premiers. Et merveilleusement photogéniques, dans tous les cas !   La technique est celle du « grignage », des entailles graphiques sur le pâton qui, après cuisson, ressortent magnifiquement, toutes brunes sur fond de farine saupoudrée. Il y a des kilos de tutos ici ou … et l'affaire rend aussi très bien sur fond de poudre d'hibiscus ou de patate violette. Très très arty également, il y a le superbe pain incrusté de fleurs d’ Alice Roca, la foodista qui monte … il s’agit cette fois d’appliquer – juste- avant d’enfourner-  des pétales et des pistils de calendula ( par exemple,  mais une autre fleur qui se mange fait l’affaire) sur sa boule de pâte  . L’effet final, japoniste en diable, est assez bluffant .  

Pendant ce temps-là aux Etats-Unis, les « home bakers » et les blogueuses food ne sont pas en reste avec leur nouvelle marotte. Sur Instagram, on s’échange depuis quelques mois  des recettes, des tips, et surtout des images extraordinaires de « garden focaccia ». La foccacia paysagère ? Ca consiste à préparer une recette de base du plus célèbre des « flatbreads » italiens, et avant cuisson, à décorer le dessus façon jardin extraordinaire.

Pour figurer les fleurs (cœur , pistil et pétales) , on découpe des poivrons multicolores, des olives vertes ou noires, des copeaux de betterave, des spirales d’oignons frais, on parsème de graines de courge , de tournesol ou de cumin.  Pour les feuilles et les tiges (voire les buissons ou les troncs d’arbre, si on voit grand…), on convoque tous les oubliés du bac à légumes (brins de persil , de thym, de coriandre, bâtonnets de céleri ou de courgette) ou bien plus chic, l’achillée ou la roquette sauvage glanées aux alentours de sa maison de campagne…C’est très beau tant que ça reste assez spontané , mais ça peut aussi assez vite virer kitschissime. Notamment quand certains « focaccia artists » s’amusent à reproduire Les Tournesols de Van Gogh ou Le Cri, de Munch …Le phénomène, qui a désormais des ramifications partout en Europe et jusqu’en Irak (!) –aurait, selon le New York Times,  été initié par Teri Culletto, une « home baker » de 56 ans basée dans le Massachussetts, qui a posté sa première réalisation sur Insta en février 2019. Autant dire que, sans un bon épisode de pandémie là-dessus, personne n’aurait misé un kopek sur sa destinée de « food trend le plus hype de 2020 ». Mais c’est ainsi : à l’intersection du no waste, de la néo-frugalité,  du fantasme autarcique, du « mettons un peu de beauté dans notre aujourd’hui parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait », la fougasse pas beigeasse cartonne !

Le latte art ayant du plomb dans l’aile (en Amérique, par les temps qui courent, on ne peut plus compter sur un barbu tatoué pour illuminer votre journée en dessinant une feuille d’acanthe sur votre flatwhite) et le cupcake semblant dater d’un autre siècle, pourquoi pas la foccacia ? La bonne nouvelle, c’est que la fougasse maison, ce n’est pas sorcier : avec un bon robot , contrairement à la miche home made, ça ne nécessite aucun pétrissage. Pour la déco, reste à embaucher tous les moins de 10 ans de son entourage …voire tous les trentenaires fans de Top Chef qui trainent, désoeuvrés, dans la maison de vacances …