Pourquoi il va falloir attendre le facteur ?

En cet automne frisquet, le Futiloscope a eu soudain envie d’un cardigan, vêtement jadis mémérisé, mais en plein retour de hype, comme il vous l’expliquait récemment. Pourquoi pas ce modèle en mohair bleu électrique - longueur impec, carrure ajustée, fronces aux épaules-, sur l’E-shop de  Katia Sanchez ? Trop tard pour l’étrenner à un prochain dine-jeuner entre copines, bien sûr. Mais on pourrait peut-être en profiter rapido quand même ?   Ah non, raté !  Le site mentionne qu’il va falloir patienter …jusqu’à la mi-décembre !  L’article serait -il en rupture de stock ? C’est l’inverse : il n’est pas encore fabriqué ! On peut juste  le « pré-commander ». Mais pour ça…faut se dépêcher : la DLPC  (date limite de pré-commande ) est bientôt dépassée. Ouh là, c’est quoi l’embrouille?  Faut attendre ou faut se presser ?

Le concept de la PC est en fait assez simple.   Votre pull/ veste/ besace sont confectionnés « à la demande ».  La marque ne lance le process que lorsqu’elle a engrangé, lors d’une campagne de pré-vente en ligne,  suffisamment de sous pour financer la fabrication des modèles.  L’intérêt ?  Ça évite de créer des tonnes de futurs invendus qui viendront encombrer des hangars, avant de finir, après des kilomètres de transport routier, bradés dans des solderies ou sur des sites de ventes privées.  D’où le succès de la formule auprès de toutes les jeunes marques à l’ADN écolo-vertueux ( =les spécialistes du made in France ou Europe proche,  du respect des savoir-faire artisanaux, tout ci tout ça  …), et  à la trésorerie limitée. La planète en profite ? Nous aussi, explique le créateur Benjamin Jézéquel, pratiquant convaincu : «  Comme je sais à l’avance combien de vêtements ont été commandés, je n’en fabrique que la quantité nécessaire . Il n’y a donc pas d’invendus, pas de frais relatifs au stock, aux soldes et à la démarque. Et les économies ainsi réalisées (…) permettent de baisser le prix de d’environ 20% ». Gagnant-gagnant !  Et pas seulement pour le designer et les clients.  Sur les sites, les clichés désormais classiques de dames portugaises joviales devant leur machine à coudre (« Entrez dans les coulisses ! «  « Découvrez notre super team d’artisans ! ») ont un vrai sens avec la pré-commande, qui permet aussi de payer les fabricants en temps réel, sans attendre l’ écoulement des stocks…Du win-win-win, en somme!

Chez les précurseurs du système, on trouve par exemple Asphalte, et ses  « sneakers solides », best-seller de la marque . Ou la marque Réuni, championne de l’anti-gaspi, qui ne propose que « des pièces intemporelles faites pour être portées souvent et longtemps », disponibles, une à la fois – un gros pull d’hiver, en ce moment - en précommande uniquement. Mieux encore : avant de finaliser chaque prototype (ou ré-édition ) le label propose à ses fidèles  un questionnaire détaillé . Consulter sa « communauté » sur ses besoins –tailles, coloris, matières, et même prix idéal  – avant de fabriquer un nouveau modèle de « pull du futur en laine mérinos recyclée » , c’est aussi ce que fait la marque biarrote Hopaal . L’occasion de glisser au passage …qu’on respecte toutes les morphologies. La précommande, c’est vachement inclusif, en plus ! Coralie Marabelle, spécialiste de l’upcycling formée chez Hermès et Margiela , est la féministe et l’intello de la bande. Ses deux modèles de pull, Noma ou Yoyo - bientôt fabriqués en Espagne- ont des  proportions audacieuses et des détails ultra-pointus. Comme quoi la formule ne fonctionne pas seulement pour les basiques …

Ca peut marcher, vraiment, ce truc ? Dans un monde où on a pris l’habitude de se faire livrer des sushi en 30 minutes chrono, tout et n’importe quoi sur Amazon Prime, voire,  pour les plus atteints à Paris-New-York Tokyo, un vêtement de créateur en 2 heures par coursier … Oui, mais ça c’était « dans le monde d’avant », assurent les optimistes ! Pendant le confinement, saison 1, on a tellement rongé notre frein côté shopping…qu’on a appris à patienter. Et à se  poser sûrement plus de questions avant d’acheter.  Soit. De là à croire béatement à l’avènement général d’une mode plus slow… Non, si ce système  a ses chances, c’est qu’il est aussi vertueux …que flatteur pour l’égo. En cliquant sur la touche « pré-commander », on est si fiers d’avoir dompté nos envies d’achat compulsif. A la place, on investit dans une belle pièce artisanale en série limitée. Et en plus, la marque nous a demandé notre avis! On fait partie d’une communauté. Voire, d’un petit cercle de privilégiés : après tout, les riches clientes de la haute couture décident, elles aussi, en passant commande ou non, de ce qui sera fabriqué par des petites mains expertes… En outre, quand l’objet de notre convoitise arrive enfin par courrier, un à quatre mois après, toute transaction monétaire est oubliée, on a quasiment l’impression de recevoir un cadeau. On a commandé  quoi d’autre, déjà ?

 Bon, il ne va pas falloir très longtemps aux géants de la fast-fashion pour détourner la formule. Et nous proposer des collections-capsule alibi à précommander,  tandis que les sweatshops continuent à tourner à plein régime. Mais le concept de base, bien sûr, on vote pour. Et on attend de voir si ça prend…Comme tout le monde, Le Futiloscope a la longue vue un peu brouillée.  Mais il vient de découvrir  qu’il pouvait pré-commander , chez « Chaussettes orphelines », le modèle « Cancan » montant jusqu’à mi-cuisse, ultra-douillet, fabriqué, comme tous les accessoires de la marque, à partir de toutes les chaussettes sans jumelles qui finissaient jadis à la poubelle. Quand il les recevra, il aura aussi dans son colis un « bon de retour », permettant de renvoyer gratuitement à  cette marque ultra-engagée …jusqu’à 500 g de vieilleries trouées ou dépareillées.  Chouette alors : le tri occupera au moins une heure du confinement, saison 2. Et parce qu’il faut bien se raccrocher à un fil, au vu de cette humble initiative , on trouve que le monde d’après qui se tricote est peut-être un peu moins désespérant…

Image : Pull REUNI en pré-commande