Pourquoi on nous ressort la robe d'intérieur ?

Télétravailler plus …pour se pomponner encore moins ?  Mauvaise  nouvelle . Ca fait déjà des mois qu’on bosse « de préférence » à la maison. Qu’on passe nos journées en leggings / jean/ yoga pants + T- ou sweat-shirt + baskets /claquettes/ Birk fourrées, selon la météo. On est juste devenue expertes dans l’art d’enfiler une blouse à volants et de se maquiller vaguement, avant la réunion Zoom ou le Webex de 15h30. Un peu comme les stars du JT, dont une vieille  blague assure qu’ils présentent le journal en pantoufles ?

Certes, c’est moins aliénant que le « power dressing » d’antan.  Autres avantages ?  No pressing, zéro repassage, et confort total : adieu tout ce qui compresse, tiraille ou entrave, soutif en tête de liste ! N’empêche, c’est comme un nouvel uniforme. Passé le plaisir de l’étrenner à la rentrée, ça lasse. D’où, après tout ce temps loin du bureau,  un vrai dilemme fashion : comment, sans rien lâcher de cette aisance soudaine, retrouver un brin de, heu… plaisir de s’habiller le matin, tout simplement ? Batsheva Hay a la solution ! Souvenez-vous (ou révisez ici ): c’est cette créatrice new-yorkaise qui a relancé la « Prairie Dress », la robe couvrante à fleurettes/volants/ fronces/plastron, inspirée à la fois de Laura Ingalls (l’auteure de « La petite maison dans la prairie ») et de Laura Ashley, mais aussi des tenues « pudiques » des juives orthodoxes de Brooklyn. Et qui, alors qu’on n’aurait pas parié un shekel là- dessus,  a fait un tabac des deux côtés de l’Atlantique ! Maintenant que son modèle-phare est copié partout, c’est un autre vêtement, tout aussi codé, tout  aussi improbable, que la styliste, surfant sur la crise sanitaire, a décidé de revisiter : la robe d’intérieur !

Sur son E-shop, on trouve d’étonnantes blouses trapèze, longueur genou, boutonnées sur le devant, taillées dans ses tissus rétro favoris (chintz, Vichy…ou velours côtelé, cet automne). N’étaient les détails sophistiqués  (ceinture et empiècements contrastés), on les croirait sorties tout droit d’une sitcom pour desperate housewives des années 50. Veut-t-elle, cette fois, nous déguiser en parfaites femmes au foyer ? Pas du tout, assurait-elle récemment au Woman’s Wear Daily. Ce n’est pas de la marche arrière, c’est de la « réinvention contextuelle » ! Pratiques et cosy,  donc confinement-friendly,  ses néo-blouses passent du dedans au dehors. Dans leurs vastes poches, au lieu des maniques et chiffons que trimballaient les ménagères d’antan, on glisse notre kit de survie 2020 (masque, gel, tote bag…), pour faire trois courses après une longue journée sur nos écrans…Après avoir troqué nos mules pour des grosses baskets ou des godillots, évidemment.  

La proposition est trop radicale ? Pas de problème. La néo-robe d’intérieur, ou #housedress (un hashtag en plein essor)  a de multiples variantes.  Dont le nettement plus glamour caftan. Cette longue tunique ample et vaporeuse, d’origine perse  (mais rappelant aussi la djellaba maghrébine) a eu son heure de gloire dans les années 60. La jet-set adorait les modèles de  Pucci. Liz Taylor était fan. Toutes les muses d’Yves Saint-Laurent (et lui-même, à l’occasion) en portaient. Pas étonnant que le caftan, easy mais sexy (avec son décolleté en V et ses fentes sur le côté) soit redevenu la tenue préférée des modeuses confinées.

Les bobos new-yorkaises adorent la marque « Two », dont les sobres tuniques (de l’indigo, des rayures bayadères…) pourront , le moment re-venu,  parader à une soirée de levée de fonds ou  à un vernissage à Chelsea. Elles se fournissent aussi en caftans « ethniques-chic » chez Martine’s Dream, boutique culte de Brooklyn (et adresse-fétiche du Futiloscope !), qui vend également de longs kimonos revisités -les manches sont moins encombrantes-, parfaits pour l’époque. En France,  « Ma petite Plage », jeune marque de beachwear, a sorti d’irrésistibles longues tuniques en éponge velours, qu’on a envie d’enfiler immédiatement pour ne plus les quitter. Notamment le modèle « Talitha », baptisé ainsi en hommage à Talitha Getty, célèbre égérie d’YSL, tiens tiens …  

Cette saison, il y encore plein d’autres options au rayon « robe de maison ». Les concept-stores new-yorkais pointus, comme Oroboro, regorgent de déclinaisons du « Mumu », la house dress colorée venue d’Hawaï, très en vogue dans les années 70 (où quelques mâles audacieux  en portaient également) . Avis aux filles qui n’ont peur de rien : il y en a des vintage sur Etsy 

Le « Mumu » hawaïen ayant lui-même… une vraie parenté avec le boubou africain. Là, vous passez votre tour, vous en avez marre du wax ?  Attendez voir : Odile Jacobs (une des nouvelles créatrices-repérées par Oroboro) est en train de le réinventer totalement. Cette styliste belge d’origine congolaise, basée à Bruges, sélectionne ses tissus traditionnels  dans un esprit très « Marimekko meets Bamako ».  Et confectionne des  robes sculpturales , amples mais ceinturables - elle entend « fusionner la tradition africaine et la silhouette européenne »,  propres à ragaillardir immédiatement toute fashionista confinée - déprimée.

Reste que, la bise venue et le confinement hard peut-être revenu, on n’aura pas toujours la niaque pour se glisser dans une « house dress » ethnique, à assortir de Doc’ et des gros collants. L’alternative ? Miser sur ces simplissimes robes-cocon en flanelle ou molleton, qui commencent à envahir la planète fashion. Outre-Atlantique, on adore celles du label californien Black Crane, aux couleurs suaves et aux volants pas neuneu. Pour beaucoup moins cher, on en trouve soudain  des régiments chez H & M, Asos, Uniqlo ou Monki . Comme ces robes « hoodies », longs sweats à capuche que nos filles vont sûrement adorer aussi.

En s’enfouissant voluptueusement dans leur house dress, auront-elles l’impression de se transformer en femme au foyer des années 60, s’apprêtant à recevoir quelques amis après une rude journée de tâches ménagères ? Au contraire.  Dans leur monde post #metoo, la robe d’intérieur est woke. C’est un vêtement de femme puissante,  qui se contrefiche du « male gaze » et fait la nique au patriarcat.  Pas bête : si, définitivement conquises,  on décide de ne plus porter que ça, et si qui que ce soit nous dit quoi que ce soit, on la ressortira, celle-là !