Pourquoi on ré-appuie sur le champignon ?

Il y a , disons, 2-3 trois ans , Le Futiloscope  a commencé à voir des champignons partout : dans la mode, la déco, la cosméto, les assiettes des chefs locavores, mais aussi les coffee-shops new-yorkais , qui se mettaient alors à glisser dans leurs « latte » de la poudre de chaga, de cordyceps et autres champignons  médicinaux venus de Chine ou de Sibérie. On vous racontait aussi comment le mycélium, ce réseau de « fils »  souterrains que tissent les champignons avant d’éclore, pourrait devenir une véritable alternative au plastique  (ok, c’était moins rigolo, mais prometteur, néanmoins)

Ces derniers temps, aux Etats-Unis, la champimania  se propage. Là-bas, déjà, on en mange plus et plus souvent . On trouve des variétés plus funky et plus charnues que chez nous. Rôties au four, elles font  le bonheur des veggies  nostalgiques de la bidoche ! Et des fans d’ « umami », aussi .  Résultat, au printemps dernier, les foodies confinés ne faisaient pas pousser que du levain ! Les ventes de « kit à champis » à cultiver at home ont explosé.  Comme chez les néo-boulangers en chambre, on postait sa récolte sur les réseaux sociaux. Plus des selfies en t-shirt « I’m a badass shroom farmer » ou « I don’t give a Shitake ! « ( il y en plein, désormais , chez Redbubble ou Teepublic ). En même temps, dans un pays au système de santé totalement ravagé, les gens se sont rués en masse sur les gélules à base de champignons dit « fonctionnels » ou « adaptogènes » (comme on les appelle maintenant , c'est plus glam' que « médicinaux »). Le chaga, le cordyceps , le reishi & Co ne sont pas seulement parés de vertus anti-inflammatoires et anti-oxydantes, ils doperaient aussi les défenses immunitaires , ça peut toujours servir !

Dans le monde entier, le seul marché des "champignons qui se mangent" est estimé à 69 milliards de dollars à l’horizon 2024 (*).  Pas mal de start-up surfent donc sur le  créneau. La plus médiatisée est Smallhold, une ferme bio installée à Brooklyn, qui installe ses grandes armoires vitrées- réfrigérées dans les boutique-hôtels, les restaurants locavores ou les supermarchés Wholefoods. Avant de finir dans les plats ou les cocktails, des pleurotes jaunes, roses ou mauves y poussent, façon aquarium, en compagnie d'hericium (ou "crinière de lion" , un spécimen particulièrement chevelu) dans une lumière bleutée, tandis que la température , l’hygrométrie et autres data sont contrôlées à distance via de petits boitiers …

Etrange, non ? En fait , selon les scientifiques, le champignon n’a pas fini de nous étonner. On sait encore peu de choses de lui. Seule la moitié des espèces serait aujourd’hui répertoriée. Dépourvu de chlorophylle, ce n’est même pas une plante, à proprement parler  ! Il brille parfois dans le noir, colonise toute une zone en une nuit. Quant au mycelium, il communique en réseau avec la totalité du monde végétal , ce qui lui vaut le surnom d’Internet naturel, ou World Wood web . Grâce à tout ça, le champi a de super pouvoirs écolos. Si on implante certaines variétés dans des zones ultra-polluées (par exemple, en Californie après de gigantesques incendies de forêt), elles « digèrent » en quelques mois les résidus de maisons flambées, d’amiante, de pesticides, de plomb , de zinc, de peintures, pour les transformer… en nutriments essentiels pour le sol, ainsi régénéré.  Chapeau!

Dans le monde anglo-saxon, toute une nébuleuse de chercheurs , botanistes, producteurs, permaculteurs, herboristes et activistes de tous poils milite désormais pour qu’on s’intéresse de plus près à cet humble habitant des forêts. Le milieu a ses stars, comme le mycologue Patrick Mc Coy, star du docu  « Funghiphilia Rising », et fondateur du mouvement « Radical Mycology »  dont les conventions rassemblent chaque automne dans l’Oregon des centaines de fans.  Ou son collègue Paul Stamets, donc le Ted Talk « 6 façons dont les champignons peuvent sauver le monde » a été visionné des millions de fois. Ou encore le jeune botaniste Britannique Merlin Sheldrake, au prénom de magicien et à la gueule de troubadour , qui vient de publier « Entangled Life » (La Vie enchevêtrée) ,  brillant essai sur à peu près la même question. Les champignons ont tant de choses fascinantes à nous apprendre, confiait-il récemment au Guardian.

Et chez nous ? Le trend arrive , bien sûr . La sortie mycologique ne devrait plus rester longtemps un passe-temps de retraités . Parce que les trentenaires branchés s’attribuent peu à peu tous les hobbies de papis, la pétanque, la pêche à la mouche, et même, plus récemment , l'ornithologie ? Pas seulement . Le culte des arbres et de la forêt , les stages de de shirin yoku où on étreint des chênes centenaires ont ouvert un boulevard au modeste organisme qui pousse à leurs pieds. Comme bien sûr, l’interêt croissant des chefs pour le « foreaging », la cueillette sauvage, devenue aussi  un vrai filon éditorial.

Vous cherchez un cadeau de Noël "pour le hipster qui a tout" ? Le Futiloscope a quelques suggestions. Un séjour à la guest house/résidence d’artistes « La Folie Barbizon » ? Avant le confinement , elle proposait sur son site des balades mycologiques en forêt de Fontainebleau . Un tote bag « Mush Love » ou un flacon de « Jus de Forêt » de la marque Rainbo ( un mélange de sirop d’érable , de reishi et de chaga pour sucrer son café, son matcha, son granola…). Les petits sachets de champi-poudres signés Malala sont tout aussi irrésistibles. Mais comme ils viennent de Hawaï (un paradis…pour mycologues aussi, apparemment ) , on n’est pas sûrs de leur bilan carbone. On a gardé le plus snob pour la fin :  on vient de rééditer « A mycological foray : variations on mushrooms  » , les carnets de notes et photos du compositeur John Cage sur ses sorties aux cèpes et aux girolles  dans les années 60. Eh oui, l’auteur de 4’33 ‘’ était aussi un mycologue passionné qui- la musique expérimentale ne nourrissant pas toujours son homme- revendait souvent sa récolte au restaurant du Four Seasons à New York. Avis aux amateurs : juste avant la fermeture des librairies , on en a repéré quelques exemplaires chez Yvon Lambert …juste à côté d’une collection complète du magazine « Regain » . So chic .

(*) The Guardian

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