Pourquoi tout va finir en bouillie ?

La bouillie branchée (porridge, bircher muesli, miam ô fruits, kitchari…) coule à  flots sur Instagram. Des céréales et du lait végétal dans un bowl, c’est "healthy", c’est detox, mais c’est aussi punitif et carcéral. Comme l’époque ?

Le Futiloscope ayant télé-travaillé toute la matinée /Bien calfeutré dans ses chaussons fourrés /Se trouva fort dépourvu quand midi fut venu/ Tenaillé par la faim au mitan d’un nouveau jour sans fin./ Dans son garde-manger, pour cause de couvre-feu, la disette sévissait / Pas un seul petit morceau de bidoche à réchauffer / Juste des flocons d’avoine, une brique de lait (d’avoine itou ), quelques onces de graines, une pomme et une banane…Et s’il se bricolait…un porridge ?

Un porridge ? La célèbre spécialité gastronomique des pensionnats britanniques ? Eh oui. Ca fait un petit moment, déjà, que ce sinistre gruau fait son intéressant  dans les coffee-shops et  sur les comptes foodie : 2, 5 millions d’occurrence pour le hashtag dédié, et plus de 100 000 pour…#porridgeporn ! Où comment devenir une star d’Instagram quand on est mou, blanchâtre et fadasse ?  Plus vraiment : la mixture d’origine - des flocons d’avoine bouillis dans de l’eau ou du lait- a été revampée, avec moult toppings photogéniques (baies, graines, fruits).  Déclinée avec de l’orge, du sarrasin, du millet, de l’épeautre, voire des céréales nettement plus marrantes (amarante, teff éthiopien…) , exactement comme le risotto à l’apogée  de sa gloire. La version salée  -avec courges, champis, lentilles…- cartonne également, parfois sous pseudo plus flatteur, comme cette recette de « Quinoa,  bouillon crème d’amandes, trompettes de la mort », croisée récemment à La Guinguette d’Angèle.

Certes, le Covid a eu la peau du Bol Porridge bar, premier établissement parisien spécialisé. Mais la hype continue. Le Monop’ en propose un choix de plus en plus étendu. Sur le compte Insta toujours en pointe @les tasters, on procédait récemment à des « essais de porridge » avec du lait d’avoine Oatly, marque suédoise culte à New-York. Sur l’e-shop du Porridge. LAB (« nouvelle plate-forme d'expérimentation culinaire autour du porridge », sic), on trouve des « pre-mix » sophistiquées, sucrés (peanut bowl, pecan pie) ou salés (« cèpe, noisettes, ail des ours » ). Entre deux expérimentations, Lucile Dugal, la fondatrice, s’entraine pour le Golden Spurtle, en Ecosse, le championnat du monde annuel de porridge. Quant à Catherine Kluger, notre championne nationale de granola, jamais en retard d’une tendance, elle vient de sortir un mélange de « flocons d’avoine, amandes, graines, dés de dattes et thé vert matcha, qui peut être consommé tel quel en muësli, cuit en porridge ou trempé en Bircher ».

Vous avez dit Bircher, ou Bircher muesli, pour les non-initiés ? Voilà une autre bouillie qui a le vent en poupe depuis 2-3 saisons. Comme le muesli de base,  elle nous vient de Suisse, inventée par le Docteur Maximilian Brenner Bircher dans les années 1890. Aux flocons d’avoines, on ajoute du lait ou du yaourt, des fruits secs, des pommes râpées arrosées d’un filet de jus de citron. On prépare la veille (« overnight ») pour que ça soit bien mou et délayé au réveil, miam ! Encore que, selon Jamie Oliver ou Ottolenghi, qui en publient régulièrement des variantes, 30 minutes de trempette suffisent pour se régaler de ce petit déj’ aussi sain que consistant. Dans le même registre healthy-régressif,  le « miam ô fruits » (dit MOF) a aussi opéré un come-back. Cette recette millimétrée à base de banane émulsionnée, d’huiles végétales, de graines broyées et d’au moins 3 fruits de saison bio (à mastiquer consciencieusement pour les pré-digérer, re-miam) a été inventée par la navigatrice polynésienne /naturopathe France Guillain, bientôt 80 ans et toutes ses dents, ses cheveux, sa pêche ! Créée dans les années 70, très nettement  inspirée de la célèbre « crème Budwig » de feu le docteur Kousmine (autre diététicienne-vedette), elle a refait un petit tour de piste dans les magazines féminins récemment, et inspiré des milliers de clichés de « breakfast bowls » sur Insta.   

Quand, il y a quelques années, le petit déjeuner a commencé à se la jouer superstar, et que, rebaptisé « all day breakfast », il a décidé de s’incruster jusqu’à l’heure du goûter  (le Futiloscope vous racontait tout ça ici ), on ne savait pas où ça allait nous mener…Idem lorsqu’on a commencé a snober les assiettes au profit des « bowls » (voir ici ), le matin (açai bowl, smoothie bowl, chia bowl, on en passe…) mais aussi, à force , un peu toute la journée. Quelques années plus tard, la lame de fond du « healthy  » s’étant fracassée sur le tsunami « pandémie », on a franchi un nouveau cap. Avec tous ces brouets en vogue, on ingurgite carrément de la bouffe d’hôpital. Le mou, le détrempé, le pré-digéré ?  C’est ce qu’on donne aux malades ou aux convalescents. Pas un hasard s’il y a un tel défilé de médecins -ou de gourous santé- dans la genèse ce nouveau trend. Le bon Docteur Bircher ? C’est  un sanatorium qu’il dirigeait à Zurich, pas un spa chic avant l’heure. Outre-Manche, le porridge, au delà des pensionnats et des bed & breakfast bas de gamme, c’est aussi ce qu’on servait, en guise de punition, dans les maisons de correction et les prisons. D’où la vieille expression anglaise, « doing porridge », faire de la taule !  Alors, cernés aujourd'hui par un terrifiant virus,  et tous confinés / sous couvre-feu/ privés de permission de sortie, pas étonnant qu’on en reprenne une louche ! La gamelle sera-t-elle le nouveau bowl ?

D’autres bouillies, plus exotiques voire carrément fusion, attendent au portillon de la hype. Ces dernières semaines, Le Futiloscope mise sur le « kitchari », une blédine ayurvédique à base de riz, de légumineuses, de légumes et d’épices, mouillée au bouillon, cf la recette de la patissière parisienne très lancée Jennifer Hart Smith , aka @tookiesgambetta.  On table aussi sur le congee, la bouillie de riz  qui cuit des heures, l’aliment réconfort toutes les familles chinoises. Les hipsters new yorkais s’en délectent à Chinatown les lendemains de cuite, mais il est encore difficile à trouver à Paname. Sans oublier l’Okayu, le "rice porrige" à la japonaise..

Détoxifier, encore, toujours ; booster nos défenses immunitaires, ok , on veut bien . Mais quand l’époque a un gros coup de mou, faut-il vraiment en rajouter ?  Nous, par les temps qui courent, on serait plutôt d’humeur à bouffer ……du lion ! Il doit bien y avoir un clandé qui en sert quelque part ?

Photo : @laguinguettedangele