Pourquoi on a envie d'en coudre ?

La couture reprend du galon, et la machine Singer du service ! Un retour en force venu du confinement et de la passion pour le DIY , mais qui s'enracine avec le renouveau des patrons, des merceries, et les communautés Insta de "néo-cousettes"…

Ne tombez pas à la renverse si, un de ces jours,  votre ado (–fille, mais aussi, parfois, garçon fashion qui claquait jusque-là tout son argent de poche dans des drops Supreme ou des ventes privées Balenciaga) réclame une petite rallonge pour …« s’acheter une machine à coudre » !  Sur Le Bon Coin ou chez Hema, qui commercialise depuis peu un modèle basique à 90€.  Peut-être a-t-il/elle déjà trouvé son bonheur dans un vide-grenier ? Les jeunes gens s’y ruaient cet été sur les Pfaff ou Bernina vintage, boudant les portants de sapes Mango ou Zara. Eh oui : transformer, voire confectionner soi-même ses habits, c’est le nouveau fantasme de la Gen Z !

Que les jeunes se piquent de couture, activité déjà surannée quand leurs parents étaient au lycée, est déjà surprenant. Plus étonnant :  les 30-50 ans s’y mettent aussi. Les pratiquants actuels ont en moyenne 43 ans, très loin de l’âge de la retraite à taux plein, donc ! Une nouvelle variante, bien sûr, de notre passion longue durée pour le DIY créatif : fais ton pain /ton cardigan/ton bol en céramique/ tes conserves lacto-fermentées…Après le tricot et de la broderie, la couture attendait son heure. Le COVID, encore lui, a servi de catalyseur. Souvenez-vous des débuts de la pandémie : en France, on n’avait pas de masques, mais on avait souvent une vieille Singer à la cave. Avec des chutes de tissu et de l’élastique, on s’en est fait nous-mêmes, des boucliers anti-virus en Vichy  ou toile de Jouy ! Ou on s’est équipés : +1 286% de recherches pour le produit « machine à coudre » au printemps 2020, par rapport à 2019, d’après le comparateur en ligne Le Dénicheur. La même année, le géant Mondial Tissus a vu ses ventes multipliées par 7.  

Explication :  certain.e.s, de fil en aiguille, de confinement en couvre-feu, ont continué sur leur lancée. S’apercevant que piquer du Liberty, c’était plus ludique que de faire pousser du levain. Et  se confectionner un col Peter Pan bordé de croquet, plus gratifiant narcissiquement que de décorer une « foccacia garden » engloutie en 5 sec’. Ma jupe en patchwork de denim ? Ma petite veste kimono ? Ma blouse à fleurs volantée ? C’est moi qui l’ai fait ! entend-on désormais clamer fièrement, dans tous les milieux, même les plus improbables. Exemple : l’essayiste-polémiste-patronne de magazine Natacha Polony poste aujourd’hui sur son compte perso l’intégralité de sa nouvelle garde-robe « home made », en taggant ses fabricants de patrons préférés . Eux aussi ont bien changé : les jeunes marques créées par des stylistes-modélistes ont des noms rigolos ( République du ChiffonLes Patronnes), ou modeux  (Maison Fauve, Apolline Patterns…), et une approche « bienveillante » spécial débutantes (pas à pas, kit avec tissu et fournitures, carnets de couture). Même stratégie chez les nouveaux fournisseurs de ganses, boutons et tissu (en ligne aussi, désormais), qui la jouent gentiment décalé : Pretty Mercerie , Atelier Brunette

Néo-mercières ou modélistes ne sont pas les seules « sewpreneuses » ( entrepreneuses-couture) à s’être lancées sur la toile. Pour s’initier, c’est là que ça se passe, et c’est bien moins décourageant que la fois où Mamie Monique a tenté  de vous expliquer les mystères de la fermeture-éclair passepoilée.  Sur les blogs (comme l’excellent Nom d’une Couture),  les chaînes Youtube  (Madalena Couture, 147K abonnés), les webzines très au fait des tendances (Louise Couture), on trouve une mine insensée de tutos, fiches techniques, tests collaboratifs de patrons… Et si notre néo-cousette a besoin de « tips » et d’encouragements pour persévérer (le cercle familial  n’étant pas toujours d’un soutien sans faille…), une communauté Instagram très active tombera forcément en pamoison devant chacune de ces réalisations !  On y suit des comptes d’ « influenceuses couture » aux dizaines de milliers de followers :  la sympathique et blonde @madeinestel,  qui pose joyeusement dans son vestiaire cousu maison ;  @vinydiy aka «  La couture pour tous » ; @cousettechérie ;  @huguettepaillettes, une juriste qui fait aussi des habits …Les 15-25 ans, elles, qui passent leur temps à acheter en friperie des fringues aux proportions bizarres et des T-Shirts XXL (une fois qu’on les a tous coupés en crop top, on s’ennuie un peu ) adorent @rubipigeon ou  @rosabohneur : des couturières-upcycleuses qui leur apprennent à retailler des gilets d’hommes, des corsets-tubes nervurés, ou des blousettes sexy (liens à gogo, découpes aux omoplates) dans des chemises de grand-père. Voire des tops ou des combis dans des serviettes de toilette vintage ou de vieux draps Bambi …

Upcycling ou création ex-nihilo, la couture en tous cas, colle pile poil à nos envies actuelles de « no waste » et de consommation « vertueuse ». Couper-ourler-surjeter-découdre- repeat, cent fois sur le métier, c’est bien sûr s’inscrire dans une forme de « temps long », qui « redonne du sens » au vêtement ( pour aligner les expressions en vogue). Une robe-portefeuille ou une « quilted vest » maison, normalement, ce n’est pas un truc qu’on va porter trois fois avant de le dégager sur Vinted…Son bilan carbone est impec, et c’est aussi une façon, créative et pas si anecdotique, de boycotter  la méchante fast-fashion dévoreuse de femmes ouighours et de petits enfants bengladais. Avec son côté décroissant branché, anti-consommation débridée, la couture, a priori moins « activiste » que la broderie sur tambourin (et ses Fuck the patriarcat » au point de chainette) est plus discrètement, mais plus efficacement militante. Vous appréhendez de vous battre avec des touillons de fils et une pédale hors de contrôle ? « Just sew it ! », le slogan de la planète cousettes, ne vous emballe pas ? La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui, on peut acheter en ligne de super patrons, des fournitures et du tissu (avec des conseils plus affables que les vendeurs du Marché Saint-Pierre)… et se trouver un bon retoucheur ou une couturière de quartier. « C’est mon tailleur qui l’a fait », ça vous rapporte aussi, en général,  un franc succès…

Photo : Louise Couture