Pourquoi c'est la reprise ?

Ou comment raccommoder et repriser ses habits est devenu follement trendy ! Il suffit d'appeler ça "visible mending" et vous voilà promu activiste ...

Le Futiloscope fait-il allusion à sa paresse et au fait qu’il se décide enfin à vous adresser une petite dose de tendances, ô chers lecteurs sans doute mortellement affligés par ce silence prolongé ? Un peu … Mais il veut surtout vous parler d’un trend comme il en a peu vus d’aussi excitants ces derniers temps … Le sujet du jour, on y vient, est donc le «visible mending» ( ou «réparation visible» ) dont le cousin, le «visible darning» ( la «reprise visible» ) nous a donc inspiré ce titre formidable. C’est quoi encore, ce truc en «ing» ? Tout bonnement le principe du «kintsugi» japonais mais appliqué aux habits … Mais si, vous savez ! Il s’agit de cette habitude qu’auraient nos amis nippons de réparer une céramique brisée à la feuille d’or plutôt qu’à la super glu. A leurs yeux, les cicatrices ainsi révélées n’en rendent le pichet ou le bol pétés que plus beaux. On trouve même désormais des petits kits pour affirmer ainsi son détachement de l’hyperconso déco …

Le «visible mending», lui, rapetasse donc ostensiblement les vêtements abîmés et leur offre une nouvelle vie, encore plus belle que la précédente. La section «lainage» est de loin la plus représentée. Un pauvre pull sauvagement bouffé par les mites ? On brode des fleurettes ou des zigouigouis autour des petits trous. Des coudes dévastés sur un cachemire qui allait finir en chiffon à chaussures ? On comble les accrocs de tissages colorés, chouettes comme un Pollock (via des micro métiers, vendus sur etsy) . Des chaussettes explosées au talon ou au gros orteil ? On rapetasse tout ça le plus ostensiblement possible et on porte fièrement le résultat dans ses Birck à moumoute. Soit exactement le résultat inverse de celui recherché par des générations de repriseuses, qui se crevèrent les yeux à opérer le plus discrètement possible … Vous l’aurez compris, le «visible mending» n’est pas un truc de pauvre, contraint de traîner dans des fringues rafistolées. Il faut en effet être sacrément libéré de la recherche de statut basique (des habits en bon état, voire neufs) pour parader dans des vêtements au ravaudage voyant ! Le «visible mending» est donc parfois un aaart , qui a ses stars activistes comme @celiapym… Et plus souvent, un DIY assez snob qui compte de très classe influenceuses, style Flora Collingwood Norris de @visible_creative_mending ou Kate Sekules de @visiblemend ( entre autres)


L’autre branche du "visible mending" tient, elle, du raccommodage vintage, un brin paysan. On coud des pièces bien voyantes, de jolis tissus contrastés, sur tout ce qui a besoin d’être réparé (voire, soupçonnons nous, juste pour faire joli sur une poche ou un coude de veste de travail chinée) . Là aussi, plein de techniques exotiques cohabitent … Il y a le "boro" - japonais, encore- qui consiste à coudre ensemble des bouts de tissu récupérés (façon patchwork, en variations indigo) pour remplacer une partie de vêtements abîmée. Il y a le «sashiko» -nippon, again-, technique de broderie de «renfort» assez canon. Il y a enfin toutes sortes de feuilletages amusants (on coud le tissu de secours sous le ou les trous, c’est très mignon) comme le «mola» sud américain ). Pour les ravaudeurs débutants, on trouve même ( toujours sur Etsy, évidemment) des lots de très chouettes «patchs» pour faire du joli boulot sans y passer sa life. Le mouvement a bien sûr ses bibles, en anglais of course , mais déjà, aussi , en français , et les Parisiens peuvent s'initier chez Good Gang Paris ("la transition durable par l'expérimentation textile"), qui propose des ateliers spécialisés.

Certes, on ne peut que se féliciter de cette tendance ultra-vertueuse, dans le le droit fil de l'"upcycling" , si cher ( et nous pesons nos mots) à tant de jolies petites marques bien sous tous rapports. Ou remarquer , plus ironiquement, que tout ça est l’exact inverse des fameux « jeans déchirés- état neuf » qui ont toujours hérissé nos mamans . Mais le résultat est le même, en fait : quelle que soit la technique adoptée , le "visible mending" conduit à ressembler, en stylisé, à un «hobo» de la crise de 29, un vagabond façon Raisins de la Colère fashion. Voire à des réfugiés d’antan, lancés sur les routes de l’exode, du temps des si belles photos en noir et blanc ? Le Futiloscope n’a pas besoin de vous faire un dessin : la mode en a souvent lourd sur l’inconscient …